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Le mouroir

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default Le mouroir

Message par philomène le Mer 13 Déc 2017, 18:27

SUZANNE
Par Frédéric Pommier

 Elle s'appelle Suzanne et elle a 95 ans. Elle a toujours aimé la vie, même si la vie, pour elle, n'a pas toujours été simple. Elle a perdu un fils lorsqu'il était bébé, et perdu son mari lorsqu'elle-même avait 40 ans.

 Il était avocat, ils avaient des amis, ils allaient au théâtre et ils organisaient des fêtes. La petite bourgeoisie de province des années 50... Et puis, quand son mari est mort, il n'y a plus eu de fêtes, il y a eu moins d'amis.

C'est donc seule que Suzanne a dû élever ses quatre filles, auxquelles elle a tenté d'inculquer l'essentiel : faire bonne figure, toujours, et en toutes circonstances, garder le sens de l'humour. Elle dit souvent que l'humour l'a beaucoup aidée.

Et puis les livres, aussi... Romans et biographies ou récits historiques... La nuit, comme elle est insomniaque, elle bouquine jusqu'au matin. Quand elle était encore alerte, elle adorait en outre prendre le volant. Et rouler vite, très vite, trop vite, beaucoup trop vite...

Elle aurait rêvé de faire des rallyes automobiles. Quand elle était encore alerte, elle aimait également se mettre aux fourneaux : surtout des plats en sauces et de la cuisine à la crème – on ne renie pas ses origines, Suzanne est née en Normandie.

Mais il y a quelque temps, elle a commencé à perdre l'équilibre et elle est plusieurs fois tombée : des foulures, des cassures, des séjours dans les hôpitaux et maisons de convalescence...

« Comme disait l'autre, la vieillesse est vraiment un naufrage », soupirait-elle alors, paraphrasant De Gaulle quand il plagiait Chateaubriand.

Suite à quoi, et alors que pendant des années elle avait répété qu'elle préférerait se pendre que de finir dans « un mouroir », Suzanne a admis qu'il était devenu dangereux de rester seule chez elle.

Adieu l'appartement, les tableaux, les tapis et les bibliothèques remplies de souvenirs... Voilà neuf mois qu'elle vit dans un EHPAD en Mayenne. Un Établissement d'Hébergement pour Personnes Âgées Dépendantes.

« Certes, ici, c'est petit, mais honnêtement, ce n'est pas ça qui me dérange le plus », confie-t-elle aujourd'hui à ceux qui viennent la voir. Non, ce qui la dérange, c'est d'abord la nourriture.

« Insipide ! Indigne ! Tout ressemble à de la bouillie ! Même à des animaux, on n'oserait pas servir des plats aussi mauvais ! Et puis, pour le fromage, on n'a même pas d'assiette. Ils nous le mettent dans la main... » Suzanne ne mange presque plus. Elle a beaucoup maigri.

« Il est très efficace, leur programme minceur », souffle-t-elle avec ironie... Ensuite, ce qui l'insupporte, c'est la façon qu'on a de s'adresser à elle. Il est arrivé qu'on l'appelle "petite mamie". « Je ne suis pas leur "petite mamie" ! »

Et puis il y a cette auxiliaire qui l'aide à s'habiller et qui, lorsque Suzanne lui demande tel ou tel vêtement, lui rétorque « On dit : ''S'il-vous-plaît'' ! » Infantilisation d'une femme de 95 ans.

Quant à celle qui s'occupe de nettoyer sa chambre, elle a été jusqu'à lui mettre sous le nez des matières fécales retrouvées au pied de ses toilettes en lui demandant brutalement « Vous pouvez me dire ce que c'est que ça ? » Humiliation d'une femme de 95 ans.

Des excréments sous le nez. Je crois qu'on peut ici parler de maltraitance. Alors oui, c'est très difficile de s'occuper de personnes âgées. Certains le font avec bienveillance et patience. Ils sont exemplaires, ils sont admirables, il faut les applaudir.

Mais d'autres ne semblent pas faits pour ce métier. Un métier éreintant et payé une misère : manque de reconnaissance, de temps, de personnel, et puis manque de moyens. Dans certains EHPAD, on économise sur tout : sur la nourriture, sur les couches et parfois même sur l'eau.

D'ailleurs, Suzanne n'a droit qu'à une douche par semaine. Et puis elle se désole et s'étonne de ne plus retrouver la bouteille de parfum qu'on venait de lui offrir...

Elle se désole aussi de ne plus voir le ciel depuis maintenant quinze jours. Le volet roulant de sa fenêtre est cassé. Il est resté bloqué en position fermée. La pièce manquante est en commande. En attendant, Suzanne vit à la lumière électrique...

Avant cela, c'est l'ascenseur qui était tombé en panne et, comme elle ne se déplace désormais qu'en fauteuil, elle ne pouvait alors même plus descendre de sa chambre, située au troisième étage.

Mais comme elle lit la presse, elle sait qu'il y a pire encore ailleurs : des surdoses de médicaments, des injures voire des coups – des coups sur le ''petit papy'', des coups sur la ''petite mamie''... Comme si la fin de la vie, ce n'était déjà plus de la vie.

Et pourtant, ces structures coûtent des fortunes aux familles qui, souvent, n'osent même pas se plaindre. Tout simplement parce qu'elles ont honte. Et puis pas d'autre solution. Et puis parce qu'elles ont peur, aussi, d'éventuelles représailles.

Çà et là, en France – pas partout, heureusement – on maltraite nos vieux dans une indifférence quasi générale. C'est un scandale d’État.

Et donc il faut parler, signaler, témoigner. Ne pas avoir peur. Ne pas avoir honte. Parler pour Jeanine, Roger, Marie-Louise, Émile, Germaine, Léon... Et pour les autres, aussi : les prochaines générations.

De son côté, Suzanne se réjouit qu'une place se soit libérée dans un autre établissement. Elle déménage dans quelques jours, et elle espère vraiment que là-bas, ce sera moins moche, et que les repas seront moins mauvais.

Depuis qu'elle a quitté son domicile, elle a perdu près de vingt kilos. Et moi, quelques grammes d'humour, parce que cette vieille dame de 95 ans, Suzanne, c'est ma grand-mère.


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philomène



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